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Page:Viollet-le-Duc - Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, 1854-1868, tome 1.djvu/265

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détails pleins d’intérêt qu’elle renferme, et l’esprit qui l’a dictée[1] ; elle fait comprendre d’ailleurs l’importance morale et matérielle que l’on donnait alors aux établissements religieux, les influences auxquelles on voulait les soustraire, et la grande mission civilisatrice qui leur était confiée : elle révèle enfin toute une époque.

« Tout le monde peut comprendre, dit le testateur, que Dieu n’a donné des biens nombreux aux riches que pour qu’ils méritent les récompenses éternelles, en faisant un bon usage de leurs possessions temporaires. C’est ce que la parole divine donne à entendre et conseille manifestement lorsqu’elle dit : Les richesses de l’homme sont la rédemption de son âme (Proverbes). Ce que moi, Guillaume, comte et duc, et Ingelberge, ma femme, pesant mûrement, et désirant, quand il en est temps encore, pourvoir à mon propre salut, j’ai trouvé bon, et même nécessaire, de disposer au profit de mon âme de quelques-unes des choses qui me sont advenues dans le temps. Car je ne veux pas, à mon heure dernière, mériter le reproche de n’avoir songé qu’à l’augmentation de mes richesses terrestres et au soin de mon corps, et ne m’être réservé aucune consolation pour le moment suprême qui doit m’enlever toutes choses. Je ne puis, à cet égard, mieux agir qu’en suivant le précepte du Seigneur : Je me ferai des amis parmi les pauvres, et en prolongeant perpétuellement mes bienfaits dans la réunion de personnes monastiques que je nourrirai à mes frais ; dans cette foi, dans cette espérance, que si je ne puis parvenir assez moi-même à mépriser les choses de la terre, cependant je recevrai la récompense des justes, lorsque les moines, contempteurs du monde, et que je crois justes aux yeux de Dieu, auront recueilli mes libéralités. C’est pourquoi, à tous ceux qui vivent dans la foi et implorent la miséricorde du Christ, à tous ceux qui leur succéderont et qui doivent vivre jusqu’à la fin des siècles, je fais savoir que, pour l’amour de Dieu et de notre sauveur Jésus-Christ, je donne et livre aux saints apôtres Pierre et Paul tout ce que je possède à Cluny, situé sur la rivière de Grône, avec la chapelle qui est dédiée à sainte Marie, mère de Dieu, et à saint Pierre, prince des apôtres, sans rien excepter de toutes les choses qui dépendent de mon domaine de Cluny (villa), fermes, oratoires, esclaves des deux sexes, vignes, champs, prés, forêts, eaux, cours d’eau, moulins, droit de passage, terres incultes ou cultivées, sans aucune réserve. Toutes ces choses sont situées dans la comté de Mâcon ou aux environs, et renfermées dans leurs confins, et je les donne auxdits apôtres, moi, Guillaume et ma femme Ingelberge, d’abord pour l’amour de Dieu, ensuite pour l’amour du roi Eudes, mon seigneur, de mon père et de ma mère ; pour moi et pour ma femme, c’est-à-dire pour le salut de nos âmes et de nos corps ; pour l’âme encore

  1. C’est de l’excellent ouvrage de M. P. Lorain que nous extrayons cette traduction. (Bibl. Clun., col. 1, 2, 3, 4.)