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Page:Viollet-le-Duc - Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, 1854-1868, tome 1.djvu/158

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en Syrie, à Bagdad, en Égypte, sur les côtes de l’Asie Mineure, à Constantinople, en Sicile et en Espagne. Ces étoffes, d’origine orientale, que l’on retrouve dans presque tous les tombeaux du XIIe siècle ou sur les peintures, étaient fort en vogue à cette époque ; le haut clergé particulièrement les employait dans les vêtements sacerdotaux, pour les rideaux ou les parements d’autel (voy. Autel), pour couvrir les châsses des saints. Les tapis sarrazinois, comme on les appelait alors, et qui étaient fabriqués en Perse, se plaçaient dans les églises ou dans les palais des riches seigneurs. Les premières croisades, et les conquêtes des Normands en Sicile et en Orient, ne firent que répandre davantage en France et en Normandie principalement, le goût de ces admirables tissus si brillants et harmonieux de couleur, d’un dessin si pur et si gracieux. L’architecture de la Saintonge, du Poitou, de l’Anjou, du Maine, et surtout de la Normandie, s’empara de ces dessins et de ce mode de coloration. Partout où des monuments romains d’une certaine richesse d’ornementation existaient encore dans l’ouest, l’influence de ces tissus sur l’architecture est peu sensible ; ainsi à Périgueux, par exemple, dans l’antique Vésone remplie de débris romains, comme nous l’avons dit déjà, si la forme des édifices religieux est empruntée à l’Orient, la décoration reste romaine ; mais dans les contrées, comme la Normandie, où les fragments de sculpture romaine n’avaient pas laissé de traces, la décoration des monuments des XIe et XIIe siècles rappelle ces riches galons, ces rinceaux habilement agencés que l’on retrouve sur les étoffes du Levant, tandis que la forme générale de l’architecture conserve les traditions gallo-romaines. L’influence byzantine, comme on est convenu de l’appeler, s’exerçait donc très-différemment sur les provinces renfermées dans la France de cette époque. L’art de la statuaire appliqué à l’architecture se développait, à la fin du XIe siècle, en raison des mêmes causes. En Provence, tout le long du Rhône et de la Saône, en Bourgogne, en Champagne, dans le comté de Toulouse, à l’embouchure de la Gironde, dans l’Angoumois, la Saintonge et le Poitou, partout enfin où des monuments romains avaient laissé de riches débris, il se formait des écoles de statuaires ; mais l’architecture de Normandie, du nord et du Rhin était alors aussi pauvre en statuaire qu’elle était riche en combinaisons d’ornements d’origine orientale.

Pendant le XIIe siècle le domaine royal, bien que réduit à un territoire fort exigu, était resté presque étranger à ces influences, ou plutôt il les avait subies toutes à un faible degré, en conservant plus qu’aucune autre contrée de la France, la tradition gallo-romaine pure. À la fin du XIe siècle et au commencement du XIIe, sous le règne de Philippe Auguste, le domaine royal, en s’étendant, repousse ce qu’il pouvait y avoir d’excessif dans ces éléments étrangers ; il choisit, pour ainsi dire, parmi tous ces éléments, ceux qui conviennent le mieux à ses goûts, à ses habitudes, et il forme un art national comme il fonde un gouvernement national.

Il manquait à l’architecture romane[1] un centre, une unité d’influence

  1. La dénomination d’architecture romane est très-vague, sinon fausse. La langue