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Page:Verne - Voyages et aventures du capitaine Hatteras.djvu/467

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Les provisions étaient fort réduites, et, malgré l’extrême parcimonie mise dans les rations, celles-ci ne pouvaient durer plus de huit jours ; le gibier devenait rare et regagnait pour l’hiver de moins rudes climats. La mort par la faim se dressait donc menaçante devant ses victimes épuisées.

Altamont, qui montrait un grand dévouement et une véritable abnégation, profita d’un reste de force et résolut de procurer par la chasse quelque nourriture à ses compagnons.

Il prit son fusil, appela Duk et s’engagea dans les plaines du nord ; le docteur, Johnson et Bell le virent s’éloigner presque indifféremment. Pendant une heure, ils n’entendirent pas une seule fois la détonation de son fusil, et ils le virent revenir sans qu’un seul coup eût été tiré ; mais l’Américain accourait comme un homme épouvanté.

« Qu’y a-t-il ? lui demanda le docteur.

— Là-bas ! sous la neige ! répondit Altamont avec un accent d’effroi en montrant un point de l’horizon.

— Quoi ?

— Toute une troupe d’hommes !…

— Vivants ?

— Morts… gelés… et même… »

L’Américain n’osa achever sa pensée, mais sa physionomie exprimait la plus indicible horreur.

Le docteur, Johnson, Bell, ranimés par cet incident, trouvèrent le moyen de se relever et se traînèrent sur les traces d’Altamont, vers cette partie de la plaine qu’il indiquait du geste.

Ils arrivèrent bientôt à un espace resserré, au fond d’une ravine profonde, et là, quel spectacle s’offrit à leur vue !

Des cadavres déjà raidis, à demi enterrés sous ce linceul blanc, sortaient çà et là de la couche de neige ; ici un bras, là une jambe, plus loin des mains crispées, des têtes conservant encore leur physionomie menaçante et désespérée !

Le docteur s’approcha, puis il recula, pâle, les traits décomposés, pendant que Duk aboyait avec une sinistre épouvante.

« Horreur ! horreur ! fit-il.

— Eh bien ? demanda le maître d’équipage.

— Vous ne les avez pas reconnus ? fit le docteur d’une voix altérée.

— Que voulez-vous dire ?

— Regardez ! »

Cette ravine avait été naguère le théâtre d’une dernière lutte des hommes