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Page:Verne - Voyages et aventures du capitaine Hatteras.djvu/228

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possible ; force était donc de braver les dangers de l’ophtalmie ; cependant le docteur et Bell, se couvrant les yeux, laissaient tour à tour à chacun d’eux le soin de diriger le traîneau.

Celui-ci glissait mal sur ses châssis usés ; le tirage devenait de plus en plus pénible ; les difficultés du terrain ne diminuaient pas ; on avait affaire à un continent de nature volcanique, hérissé et sillonné de crêtes vives ; les voyageurs avaient dû, peu à peu, s’élever à une hauteur de quinze cents pieds pour franchir le sommet des montagnes. La température était la plus âpre ; les rafales et les tourbillons s’y déchaînaient avec une violence sans égale, et c’était un triste spectacle que celui de ces infortunés se traînant sur ces cimes désolées.

Ils étaient pris aussi du mal de la blancheur ; cet éclat uniforme écœurait ; il enivrait, il donnait le vertige ; le sol semblait manquer et n’offrir aucun point fixe sur cette immense nappe ; le sentiment éprouvé était celui du roulis, pendant lequel le pont du navire fuit sous le pied du marin ; les voyageurs ne pouvaient s’habituer à cet effet, et la continuité de cette sensation leur portait à la tête. La torpeur s’emparait de leurs membres, la somnolence de leur esprit, et souvent ils marchaient comme des hommes à peu près endormis ; alors un cahot, un heurt inattendu, une chute même, les tirait de cette inertie, qui les reprenait quelques instants plus tard.

Le 25 janvier, ils commencèrent à descendre des pentes abruptes ; leurs fatigues s’accrurent encore sur ces déclivités glacées ; un faux pas, bien difficile à éviter, pouvait les précipiter dans des ravins profonds, et, là, ils eussent été perdus sans ressource.

Vers le soir, une tempête d’une violence extrême balaya les sommets neigeux ; on ne pouvait résister à la violence de l’ouragan ; il fallait se coucher à terre ; mais la température étant fort basse, on risquait de se faire geler instantanément.

Bell, aidé d’Hatteras, construisit avec beaucoup de peine une snow-house, dans laquelle les malheureux cherchèrent un abri ; là, on prit quelques pincées de pemmican et un peu de thé chaud ; il ne restait pas quatre gallons d’esprit-de-vin ; or il était nécessaire d’en user pour satisfaire la soif, car il ne faut pas croire que la neige puisse être absorbée sous sa forme naturelle ; on est forcé de la faire fondre. Dans les pays tempérés, où le froid descend à peine au-dessous du point de congélation, elle ne peut être malfaisante ; mais au-delà du cercle polaire il en est tout autrement ; elle atteint une température si basse, qu’il n’est pas plus possible de la saisir avec la main qu’un morceau de fer rougi à blanc, et cela, quoiqu’elle conduise très-mal la chaleur ; il y a donc entre elle et l’esto-