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Page:Verne - Le Château des Carpathes.djvu/54

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clarté. L’autre, lorsqu’on l’ouvrait, permettait au regard émerveillé de s’étendre sur toute la vallée inférieure du Vulkan. À quelques pieds au-dessous de l’embrasure se déroulaient les eaux tumultueuses du torrent de Nyad. D’un côté, ce torrent descendait les pentes du col, après avoir pris source sur les hauteurs du plateau d’Orgall, couronné par les bâtisses du burg ; de l’autre, toujours abondamment entretenu par les rios de la montagne, même pendant la saison d’été, il dévalait en grondant vers le lit de la Sil valaque, qui l’absorbait à son passage.

À droite, contiguës à la grande salle, une demi-douzaine de petites chambres suffisaient à loger les rares voyageurs qui, avant de franchir la frontière, désiraient se reposer au Roi Mathias. Ils étaient assurés d’un bon accueil, à des prix modérés, auprès d’un cabaretier attentif et serviable, toujours approvisionné de bon tabac qu’il allait chercher aux meilleurs « trafiks » des environs. Quant à lui, Jonas, il avait pour chambre à coucher une étroite mansarde, dont la lucarne biscornue, trouant le chaume en fleur, donnait sur la terrasse.

C’est dans cette auberge que, le soir même de ce 29 mai, il y eut réunion des grosses têtes de Werst, maître Koltz, le magister Hermod, le forestier Nic Deck, une douzaine des principaux habitants du village, et aussi le berger Frik, qui n’était pas le moins important de ces personnages. Le docteur Patak manquait à cette réunion de notables. Demandé en toute hâte par un de ses vieux clients qui n’attendait que lui pour passer dans l’autre monde, il s’était engagé à venir, dès que ses soins ne seraient plus indispensables au défunt.

En attendant l’ex-infirmier, on causait du grave événement à l’ordre du jour, mais on ne causait pas sans manger et sans boire. À ceux-ci, Jonas offrait cette sorte de bouillie ou gâteau de maïs, connue sous le nom de « mamaliga », qui n’est point désagréable, quand on l’imbibe de lait fraîchement tiré. À ceux-là, il présentait maint petit verre de ces liqueurs fortes qui coulent comme de l’eau pure à travers les gosiers roumains, l’alcool de « schnaps » qui ne coûte pas