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Page:Verne - La Jangada, 1881, t1.djvu/162

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LA JANGADA.

brumes annonçait une de ces belles nuits des tropiques que ne peuvent connaître les zones tempérées. Une légère brise rafraîchissait l’atmosphère. La lune allait bientôt se lever sur le fond constellé du ciel, et remplacer, pendant quelques heures, le crépuscule absent de ces basses latitudes. Mais, dans cette période obscure encore, les étoiles brillaient avec une pureté incomparable. L’immense plaine du bassin semblait se prolonger à l’infini, comme une mer, et, à l’extrémité de cet axe, qui mesure plus de deux cent mille milliards de lieues, apparaissaient, au nord, l’unique diamant de l’étoile polaire au sud, les quatre brillants de la Croix du Sud.

Les arbres de la rive gauche et de l’île Jahuma, à demi estompés, se détachaient en découpures noires. On ne pouvait plus les reconnaître qu’à leur indécise silhouette, ces troncs ou plutôt ces fûts de colonnes des copahus, qui s’épanouissaient en ombrelles, ces groupes de « sandis » dont on peut extraire un lait épais et sucré qui, dit-on, donne l’ivresse du vin, ces « vignaticos » hauts de quatre-vingts pieds, dont la cime tremblotait au passage des légers courants d’air. « Quel beau sermon que ces forêts de l’Amazone ! » a-t-on pu justement dire. Oui ! et l’on pourrait ajouter : « Quel hymne superbe que ces nuits des tropiques ! »