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poèmes

Les voici, dans le feu des jours longs et torrides,
Peinant encor, la faux rasant les seigles mûrs,
La sueur découlant de leurs fronts tout en rides
Et transperçant leur peau des bras jusqu’aux fémurs :
Midi darde ses rais de braise sur leurs têtes :
Si crue est la chaleur, qu’en des champs de méteil
Se cassent les épis trop secs et que les bêtes,
Le cou criblé de taons, ahannent au soleil.
Vienne Novembre avec ses lentes agonies,
Et ses râles roulés à travers les bois sourds,
Ses sanglots hululants, ses plaintes infinies,
Ses glas de mort — et les voici suant toujours,
Préparant à nouveau les récoltes futures,
Sous un ciel débordant de nuages grossis,
Sous la bise, cinglant à ras les emblavures,
Et trouant les forêts d’énormes abatis,
De sorte que leurs corps tombent vite en ruine,
Que jeunes, s’ils sont beaux, plantureux et massifs,
L’hiver qui les froidit, l’été qui les calcine,
Font leurs membres affreux et leurs torses poussifs ;
Que vieux, portant le poids renversant des années,
Le dos cassé, les bras perclus, les yeux pourris,
Avec l’horreur sur leurs faces hérissonnées,
Ils roulent sous le vent qui s’acharne aux débris ;