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Page:Verhaeren - James Ensor, 1908.djvu/159

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s’est fait un devoir de signaler combien il importait de voir, de regarder, de constater afin de bien traduire soit la ligne, soit la couleur, soit la lumière. Toutefois il ne faut pas qu’un peintre se prévaille de cette vérité qui peut apparaître, à juste titre, comme une manière de dogme esthétique, pour s’opposer à toute culture générale et se complaire à n’être volontairement qu’une brute qui peint. Il faut, au contraire, que tout artiste s’affine et s’éduque. Or, c’est la littérature seule, prise dans son sens large, qui lui peut donner cet affinement. Il doit tendre à son développement complet, à l’exaltation de sa personnalité totale ; il doit comme fourbir le faisceau entier de ses facultés. Rien n’est perdu et, mystérieusement, tout sert. À l’heure des chefs-d’œuvre, c’est tout l’être humain, avec ce qu’il contient de puissance latente et emmagasinée dans son cerveau, dans ses sens, dans ses muscles, dans ses nerfs, qui apparaît et qui se hausse, par sa création soudaine mais combien lentement préparée, au plan des dieux.

Les maîtres que lisait Ensor étaient évidemment ceux que sa nature d’exception lui désignait : Edgar Poe et Balzac. Pourtant, avant eux, il avait cultivé Rabelais (on s’en aperçoit en ses écrits) ; il goûtait le Roland Furieux, de l’Arioste, et Don Quichotte et les Mille et une Nuits. J’ai trouvé également dans sa bibliothèque « l’Enfer » du Dante.

Quant aux peintres qu’il entoure de son culte pieux ce sont et Rembrandt et Delacroix et Chardin et Watteau. Il ne lui déplaît pas de louer également — il ne serait pas James Ensor s’il n’appréciait l’antithèse — le « Virgile lisant l’Énéide » (fragment) du vieil Ingres.