Page:Valéry - Œuvres de Paul Valery, Vol 10, 1938.djvu/149

Cette page n’a pas encore été corrigée

Or la suite du temps, ou si l’on veut, le démon des combinaisons inattendues, (celui qui tire et déduit de ce qui est les conséquences les plus surprenantes dont il compose ce qui sera), s’est divertie à former une confusion tout admirable de deux notions jadis exactement opposées. Il arriva que le merveilleux et le positif ont contracté une étonnante alliance, et que ces deux anciens ennemis se sont conjurés pour engager nos existences dans une carrière de transformations et de surprises indéfinie. On peut dire que les hommes s’accoutument à considérer toute connaissance comme transitive, tout état de leur industrie et de leurs relations matérielles comme provisoire. Ceci est neuf. Le statut de la vie générale doit de plus en plus tenir compte de l’inattendu. Le réel n’est plus terminé nettement. Le lieu, le temps, la matière admettent des libertés dont on n’avait naguère aucun pressentiment. La rigueur engendre des rêves. Les rêves prennent corps. Le sens commun, cent fois confondu, bafoué par d’heureuses expériences, n’est plus invoqué que par l’ignorance. La valeur de l’évidence moyenne est tombée à rien. Le fait d’être communément reçus, qui donnait autrefois une force invincible aux jugements et aux opinions, les déprécie aujourd’hui. Ce qui fut cru par tous, toujours et partout, ne paraît plus peser grand’chose. A l’espèce de certitude qui émanait de la concordance des avis ou des témoignages d’un grand nombre de personnes, s’oppose l’objectivité des enregistrements contrôlés et interprétés par un petit nombre de spécialistes. Peut-être, le prix qui s’attachait au consentement général, (sur lequel consentement reposent nos mœurs et nos lois civiles), n’était-il que l’effet du plaisir que la plupart éprouvent, à se trouver d’accord entre eux et semblables à leurs semblables.