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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/77

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Déjà la nuit était devenue plus claire, mais le soleil ne paraissait pas encore. La foule, sortant de l’église, envahissait le parvis et la cour ; mais Katucha ne se montrait toujours pas, et Nekhludov revint en arrière, pour l’attendre.

La foule continuait à sortir ; les dalles résonnaient sous les clous des chaussures. Un vieillard à la tête branlante, l’ancien cuisinier de Marie Ivanovna, arrêta Nekhludov, l’embrassa trois fois ; puis sa femme, une petite vieille toute ridée, lui tendit un œuf peint en jaune safran[1]. Derrière eux s’approcha en souriant un jeune et musculeux moujik, vêtu d’une veste neuve avec une ceinture verte.

— Christ est ressuscité ! — dit-il avec un bon sourire dans ses yeux ; et, passant ses bras au cou de Nekhludov, il le baisa trois fois en pleine bouche, lui chatouillant le visage de sa petite barbe frisée, en même temps qu’il l’imprégnait de son odeur de moujik.

Pendant que Nekhludov, après s’être laissé embrasser par le moujik, recevait de lui un œuf peint en couleur cannelle, il vit sortir de l’église la robe changeante de Matrena Pavlovna, et puis la chère petite tête noire avec le nœud rouge.

Katucha l’aperçut tout de suite, à travers la foule qui les séparait ; et il vit que, de nouveau, elle rougissait.

Arrivée sur le parvis, elle s’arrêta pour donner des sous aux mendiants. Un des mendiants, un malheureux qui avait une grande plaie rouge à la place du nez, s’approcha d’elle. Elle prit quelque chose dans sa robe ; puis, s’avançant vers lui, sans aucun signe de répulsion, trois fois elle l’embrassa. Et tandis qu’elle embrassait le mendiant, ses yeux rencontrèrent ceux de Nekhludov. C’était comme s’ils lui eussent demandé : « Est-ce bien ce que je fais là ? — Mais oui, bien-aimée, tout est bien, tout est beau, je t’aime ! »

Les deux femmes descendirent les marches, et Nekhlu-

  1. C’est l’usage, dans le peuple russe, d’échanger des œufs le jour de Pâques en se baisant trois fois sur la bouche.