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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/583

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les sauver. Qu’ils croient en lui, et ils seront sauvés ! Et voici le livre où cela est écrit !

Il pria Nekhludov de traduire ce petit discours : après quoi il tira de sa poche un paquet de Nouveaux Testaments, reliés en carton de diverses couleurs. Et aussitôt une foule de grosses mains aux ongles noirs se tendirent vers lui, se repoussant l’une l’autre. Il distribua entre elles quelques exemplaires du petit livre, et sortit pour passer dans une autre salle.

Dans la seconde salle, même scène. Même manque d’air, même puanteur. Comme dans la première salle, une image pieuse pendait entre les fenêtres, ayant vis-à-vis d’elle le cuveau aux ordures. Comme dans la première salle, une soixantaine d’hommes étaient couchés côte à côte, qui se levèrent en sursaut à l’approche des visiteurs. Mais, cette fois, il y eut trois hommes qui ne purent se lever : deux se redressèrent un peu sur leur couchette ; le troisième ne jeta pas même un coup d’œil sur les nouveaux venus. L’Anglais pria Nekhludov de répéter son discours et distribua de nouveau quelques évangiles.

Dans la salle suivante, il y avait également trois malades. L’Anglais demanda au directeur pourquoi on ne réunissait pas tous les malades dans une seule pièce. Mais le directeur répondit que c’étaient les malades eux-mêmes qui ne le voulaient pas. Leur maladie, au reste, n’était pas contagieuse ; et l’infirmier les visitait et leur donnait tous ses soins.

— Oui, voilà bien deux semaines qu’on n’a pas vu le bout de son nez ! — murmura une voix.

Sans rien répondre, le directeur passa dans une autre salle. Et dans cette salle, et dans la suivante, et dans toutes les salles, le même spectacle s’offrit aux visiteurs et la même scène eut lieu. Même spectacle et même scène dans les chambres des déportés, dans celles des condamnés à l’emprisonnement. Partout Nekhludov et son compagnon virent les mêmes hommes, affamés, inoccupés, malades, plats, sournois, plus pareils à des bêtes qu’à des créatures humaines.