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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/550

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tourna la tête d’un air irrité. Toutes les énergies de son être, évidemment, il les concentrait à supporter les chocs de la voiture.

Marie Pavlovna, dès qu’elle avait aperçu Nekhludov, lui avait adressé un regard où il avait lu clairement toute son inquiétude ; mais, aussitôt après, elle s’était mise à lui parler du ton le plus calme et le plus enjoué qu’elle pouvait.

— Une bonne nouvelle ! — s’était-elle écriée, assez haut pour dominer le bruit des roues. — Figurez-vous que l’officier aura eu honte ! Il a fait enlever les menottes au père de la petite fille, ce matin, et l’a autorisé à porter son enfant. Moi, c’est Véra qui a consenti à me céder sa place ! Et voilà comment je roule en voiture, tandis qu’elle marche à pied, devant nous, avec Simonson et Katia.

Puis il y eut plusieurs minutes de silence ; et tout à coup Kriltzov, repoussant le mouchoir qui lui couvrait la bouche, prononça quelques mots que ni Marie Pavlovna, ni Nekhludov ne parvinrent à entendre. Le malade les regarda alors d’un regard impatienté, et de nouveau ferma les yeux, faisant effort sur lui-même pour ne point tousser. Marie Pavlovna se pencha sur lui, tendit son oreille ; et Kriltzov, se redressant, murmura :

— Maintenant je me sens beaucoup mieux ! Si je ne prends pas froid, je suis tiré d’affaire !

Puis, se tournant vers Nekhludov avec un pénible sourire :

— Eh ! bien, et où en est le problème des trois corps ? Avez-vous trouvé une solution ?

Nekhludov le regardait avec anxiété, ne comprenant pas ce qu’il voulait dire ; mais Marie Pavlovna lui expliqua que les savants appelaient ainsi un problème concernant les relations astronomiques du soleil, de la terre, et de la lune, et que Kriltzov, la veille déjà, avait imaginé par plaisanterie de comparer à ce problème celui des relations sentimentales de Nekhludov, de Simonson et de la Maslova. Kriltzov fit un signe de tête pour confirmer l’explication de la jeune fille.