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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/519

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CHAPITRE XIV


Attendant le moment où, après le souper, il pourrait s’entretenir en particulier avec Katucha, comme il faisait toujours quand il venait passer la soirée à l’étape, Nekhludov restait assis près de Kriltzov et causait avec lui.

Il lui raconta, entre autre chose, la façon dont il avait été abordé par le forçat Macaire, et tout ce qu’il savait de l’histoire de ce malheureux. Kriltzov l’écoutait avec attention, fixant obstinément sur lui ses grands yeux brillants.

— Oui, c’est ainsi ! — dit-il tout à coup. — Je pense souvent à ce qu’il y a d’étrange dans notre situation. Nous allons en Sibérie avec ces gens-là : que dis-je ? c’est pour ces gens-là que nous y allons. Et cependant non seulement nous ne les connaissons pas, mais nous ne cherchons même pas à les connaître. Et eux, pour comble, ils nous détestent et nous considèrent comme leurs ennemis. N’est-ce pas affreux ?

— Il n’y a là rien d’affreux ! — déclara Novodvorov, qui s’était rapproché du lit de Kriltzov. — Les masses sont toujours grossières et incultes, elles n’ont jamais de respect que pour la force ! — poursuivit-il de sa voix sonore. — Aujourd’hui, c’est le gouvernement qui détient la force : ces gens-la respectent le gouvernement et nous détestent. Demain, si c’est nous qui prenons le pouvoir, ce sera nous qu’ils respecteront…