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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/512

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la nécessité. Peu lui importait de savoir de quelle façon l’univers avait commencé ; et le darwinisme, que la plupart de ses compagnons prenaient fort au sérieux, n’était à ses yeux qu’une fantaisie aussi gratuite que la création du monde en six jours.

Quant à la vie future, jamais non plus il n’y pensait : mais au fond de son cœur il portait une croyance qu’il avait héritée de ses parents, une croyance commune à tous les hommes qui vivent en contact avec la terre. Il croyait que de même que, dans le monde animal et végétal, rien ne périt et tout se transforme, de même l’homme ne périt point ; il ne fait que changer de vie. Il croyait cela, et de là venait qu’il regardait toujours la mort sans crainte ni colère. Mais il n’aimait pas à réfléchir sur cette croyance, et moins encore à en parler. Il n’aimait qu’à travailler ; et toujours il s’occupait de questions pratiques, et s’efforçait d’amener ses compagnons à faire comme lui.


D’une toute autre espèce était son compagnon, l’ouvrier Markel. Celui-là était entré dans une usine dès l’âge de quinze ans ; et dès l’âge de quinze ans il avait commencé à fumer et à boire pour étouffer le sentiment d’humiliation qui était en lui. Ce sentiment était né en lui certain soir de Noël, où la femme du maître de l’usine l’avait invité à une fête offerte aux enfants de ses ouvriers. Markel et ses camarades avaient eu, en cadeau, qui un sifflet, qui une pomme, qui une noix dorée, tandis qu’on avait donné aux enfants du maître de l’usine des jouets merveilleux, qui devaient coûter au moins cinquante roubles chacun.

Markel avait cependant continué, pendant vingt ans, à mener la vie ordinaire de l’ouvrier. Il avait trente-cinq ans lorsqu’il avait fait connaissance avec une étudiante révolutionnaire, qui s’était engagée comme ouvrière pour se livrer à la propagande. Cette jeune femme lui avait prêté des brochures et des livres, s’était mise à discuter avec lui, lui avait ouvert les yeux sur sa position, et sur les causes de cette position, et sur les moyens de l’améliorer.