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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/502

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était d’ailleurs, pour Nekhludov, qui l’avait remarqué depuis le départ de Tomsk, une des figures les plus curieuses du convoi. C’était un paysan d’une trentaine d’années, grand et robuste, avec un nez épaté et de petits yeux ; il était condamné aux travaux forcés pour tentative de vol et d’assassinat. Il s’appelait Macaire Diévkin. Il avait raconté à Nekhludov que le crime pour lequel il était condamné était bien réel, mais n’avait pas été accompli par lui, Macaire : le crime avait été accompli par quelqu’un qu’il ne désignait que du nom de Lui, mais qui était évidemment le diable en personne.

Un jour, certain étranger était venu chez le père de Macaire et avait loué, moyennant deux roubles, un traîneau pour se rendre à un village situé à quarante verstes de là. Le père avait chargé son fils de conduire le traîneau. Et Macaire avait attelé son cheval, il s’était habillé et s’était mis en route. On s’était arrête dans une auberge, à mi-chemin, pour boire du thé. L’étranger avait appris à Macaire qu’il allait se marier avec une jeune fille du village où il se rendait, et qu’il portait sur lui, dans un portefeuille, cinq cents roubles, toute sa fortune. Dès qu’il avait appris cela, Macaire était sorti dans la cour de l’auberge, avait pris une hache et l’avait cachée sous la paille, au fond du traîneau.

« Aussi vrai que je crois en Dieu, barine, — racontait-il, — je ne sais pas pourquoi j’ai pris cette hache. C’est Lui qui m’a dit : prends la hache ! et moi je l’ai prise. On remonte en traîneau, on repart ; rien de mauvais ! À la hache, je n’y pensais plus. Nous approchons du village : encore six verstes. Il y a une côte à monter, à travers un bois ; je descends, pour ne pas fatiguer le cheval ; et voilà que Lui, il me murmure de nouveau à l’oreille : « Hé bien, à quoi penses-tu ? Au haut de la côte, une fois sorti du bois, il y aura du monde ; c’est le village qui commence. Et il emportera son argent ! Allons, pas de temps à perdre, c’est le moment ! » Je me penche vers le traîneau, comme pour arranger la paille, et la hache me saute, d’elle-même, dans la main.