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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/498

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cuveau à ordures. Sans la moindre gêne, cette créature s’entretenait avec un homme debout devant elle, un forçat à tête rasée, une chaîne au pied. Le forçat, en apercevant Nekhludov, cligna de l’œil, et dit :

— Le tsar lui-même ne peut pas s’empêcher d’en faire autant, quand l’envie lui vient !

La femme, tranquillement, se redressa et rajusta sa jupe.

Sur le corridor donnaient les portes des chambrées. D’abord se trouvait la chambre des condamnés accompagnés de leur famille ; puis c’était la chambre des célibataires ; et, à l’extrémité du corridor, deux petites salles servaient de logement aux condamnés politiques. Cette étape, construite pour loger cent cinquante personnes, en contenait, ce soir-là, près de quatre cents. Les prisonniers y étaient si à l’étroit qu’ils encombraient tout le corridor. Les uns étaient assis ou couchés par terre ; d’autres marchaient de long en large, tenant en main des verres de thé.

De ce nombre était Tarass, le mari de Fédosia. Il vint au-devant de Nekhludov et le salua affectueusement. Son bon visage était tout couvert de taches bleues ; et un bandeau cachait l’un de ses yeux.

— Que t’est-il arrivé ? — lui demanda Nekhludov.

— Eh bien, voilà ! j’ai eu une affaire ! — dit Tarass en souriant.

— Ils sont tous enragés pour se battre ! — dit le gardien qui accompagnait Nekhludov.

— Et tout cela pour ces rosses de femmes ! — ajouta un prisonnier qui s’était arrêté au passage. — Encore bienheureux de garder un œil, le mari de Fedka !

— Et Fédosia n’a pas eu de mal ? — demanda Nekhludov.

— Oh ! pas du tout, elle va très bien ! C’est pour elle que je porte ce thé ! — dit Tarass ; et il entra dans la salle.

Nekhludov jeta un coup d’œil dans cette salle par la porte entr’ouverte. Elle était pleine d’hommes et de femmes, couchés sur les lits, et sur le plancher, entre les