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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/47

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Il y avait quelque chose de si extraordinaire dans l’expression de son visage, de si terrible et de si navrant dans ses paroles et dans le regard rapide dont elle avait enveloppé l’assistance, que le président baissa la tête et qu’un silence général régna un instant dans la salle. Ce silence fut coupé par un rire, venu du fond de la salle, où se tenait le public. L’huissier siffla, pour commander le silence. Le président releva la tête et poursuivit son interrogatoire.

— Vous n’avez jamais passé en jugement ?

— Jamais, — fit à voix basse la Maslova avec un soupir.

— Vous avez reçu la copie de l’acte d’accusation ?

— Oui, — répondit-elle.

— Asseyez-vous !

La prévenue souleva le bas de sa jupe, du geste dont les femmes en grande toilette relèvent la queue de leur robe, s’assit, plongea ses mains dans les manches de son sarrau, sans quitter des yeux le président. Son visage avait repris son calme et sa pâleur.

On procéda ensuite à l’énumération des témoins, on fit sortir les témoins, on s’occupa du médecin expert, que l’on envoya rejoindre les témoins dans la salle où ils devaient attendre qu’on les rappelât.

Puis le greffier se leva, et commença la lecture de l’acte d’accusation. Il lisait d’une voix haute et distincte, mais si vite que ses paroles ne formaient qu’un bruit sourd, continu et endormant.

Les juges se tournaient d’un côté et de l’autre sur leurs sièges, visiblement impatients de voir la lecture finie. Un des gendarmes eut fort à faire pour dissimuler un bâillement nerveux.

Au banc des prévenus, Kartymkine ne cessait pas d’agiter les lèvres ; la Botchkova se tenait assise d’un air parfaitement calme, refoulant du doigt, par intervalles, ses cheveux sous le fichu ; la Maslova continuait à rester immobile, les yeux fixés sur le greffier ; deux ou trois fois elle poussa un soupir et changea la pose de ses mains.