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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/467

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CHAPITRE III


Après la vie corrompue et honteuse que la Maslova avait menée depuis huit ans, d’abord en compagnie des prostituées, puis en compagnie des criminels, la vie qu’elle menait à présent en compagnie des condamnés politiques ne pouvait manquer de lui paraître agréable, malgré tout ce qu’avaient de pénible les conditions spéciales où elle se trouvait. Les vingt verstes qu’elle faisait à pied les jours de marche, les fréquents repos (car le convoi avait un jour de repos après deux jours de marche), la bonne nourriture, la possibilité de dormir dans un bon lit, tout cela lui rendait des forces et la rajeunissait, tandis que, d’autre part, la société de ses nouveaux compagnons lui révélait des sources d’intérêt et de plaisir dont elle n’avait, jusqu’alors, jamais soupçonné l’existence.

Non seulement, en effet, elle n’avait point connu jusque-là de personnes aussi « extraordinaires » (suivant son expression) que ces révolutionnaires dont elle partageait à présent la vie, mais elle ne s’était pas même douté qu’il y eût au monde de semblables personnes. Et, d’abord, elle avait trouvé étranges les motifs qui faisaient agir ces personnes ; mais très vite elle les avait compris, et, avec sa nature de paysanne, elle s’était mise de tout son cœur à les admirer. Elle avait senti, tout au moins, que ces personnes avaient pris le parti du peuple contre l’autorité ; et, comme elle savait que ces personnes appartenaient elles-mêmes à la classe qui constituait l’autorité, l’idée qu’elles avaient sacrifié, pour le peuple, leurs privilèges, leur liberté, et leur