Ouvrir le menu principal

Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/449

Cette page a été validée par deux contributeurs.

aussitôt un conducteur accourut pour les en empêcher. Les ouvriers reprirent leur marche et, non sans s’être cette fois un peu bousculés, parvinrent, à monter dans le deuxième wagon ; mais là encore, sans doute, il n’y avait point de place pour eux, car de nouveau le conducteur leur ordonna de descendre, en leur distribuant toute sorte d’injures. Alors les ouvriers se dirigèrent sur un troisième wagon, celui-là même où se trouvait Nekhludov. De nouveau le conducteur vint leur dire qu’ils eussent à chercher ailleurs ; mais Nekhludov, qui avait assisté à la scène, leur dit qu’ils trouveraient parfaitement à se caser dans le wagon. Ils y montèrent donc, et Nekhludov y monta à leur suite.

Dans le wagon, les ouvriers s’avançaient le long du couloir, en quête de places où ils pussent s’installer, lorsque le bourgeois et les deux dames qui l’accompagnaient, considérant sans doute l’entrée de ces ouvriers comme un affront personnel, s’opposèrent violemment à leur admission et leur intimèrent l’ordre de décamper au plus vite. Aussitôt les ouvriers se remirent en marche le long du couloir, cognant leurs sacs aux banquettes, aux cloisons, et aux portes. On voyait que, très sincèrement, ils se sentaient coupables, et qu’ils étaient prêts à errer ainsi de wagon en wagon jusqu’au bout du monde, en quête de places où ils pussent s’installer. Ils étaient au nombre de vingt : parmi eux se trouvaient des vieillards et des adolescents ; mais tous avaient le même visage desséché et tanné, tous portaient, dans le regard de leurs yeux creusés, le même mélange de fatigue et de résignation.

— Où courez-vous, tas de crapule ? Vous êtes montés ici, arrangez-vous pour y rester ! — leur cria le conducteur, s’avançant à leur rencontre de l’autre extrémité du wagon.

Voilà encore des nouvelles ! — dit en français la jeune dame, bien convaincue que son élégant français lui vaudrait l’attention et l’estime de Nekhludov. Quant à la vieille dame aux bracelets, sa mère, celle-là se bornait à renifler, à se boucher le nez, à froncer les sour-