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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/447

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— Bien sûr, ce sera le diable qui l’aura tentée ! — fit le jardinier. — L’homme, à lui seul, n’aurait pas l’idée de perdre ainsi son âme ! C’est comme chez nous, il y a un garçon…

Et le jardinier commença un récit, mais au même instant le train ralentit sa marche.

— On s’arrête, — dit le jardinier — Allons nous rafraîchir !

Ainsi l’entretien se trouva coupé. Nekhludov, suivant Tarass et le jardinier, sortit du wagon, pour se promener de long en large sur les planches mouillées du quai de la petite gare.


III


Au moment où il descendait du wagon, Nekhludov aperçut, dans la cour de la gare, plusieurs équipages de luxe, attelés de magnifiques chevaux ; et quand il fut descendu sur le quai, il vit qu’un rassemblement s’était formé devant un des wagons de première classe. Au centre du rassemblement apparaissait une haute et corpulente vieille dame, vêtue d’un Waterproof, avec un chapeau garni d’énormes plumes ; elle était accompagnée d’un long jeune homme aux jambes trop maigres, en costume de cycliste, et d’un grand chien tenu en laisse. Autour d’eux s’empressaient un valet de pied portant des manteaux sur le bras, une femme de chambre, et un cocher. Tout ce groupe, depuis la grosse dame jusqu’au cocher, exprimait un mélange extraordinaire de confiance en soi et de satisfaction. On sentait aussitôt des personnes repues, bien portantes, ravies d’être au monde. Et autour du groupe n’avait pas tardé à s’amasser un cercle de curieux, respectueusement attirés par le spectacle de la richesse. Il y avait là le chef de gare en casquette rouge, un gendarme, une jeune paysanne qui vendait des petits pains, un employé du télégraphe, une dizaine de voyageurs sortis de leurs wagons.