Ouvrir le menu principal

Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/436

Cette page a été validée par deux contributeurs.

cision et une intensité extraordinaires, le beau visage du second mort, avec ses lèvres souriantes, son front sévère, et sa petite oreille finement dessinée, apparaissant sous le crâne rasé d’un côté.

« Mais ce qui est particulièrement affreux, — se dit-il, — c’est que ces infortunés ont été tués sans que l’on puisse savoir qui les a tués. Ils ont été conduits à la gare, comme tous les autres prisonniers, sur un ordre écrit de Maslinnikov. Mais Maslinnikov, évidemment, s’est borné à remplir une formalité ; on lui a apporté à signer une pièce rédigée dans les bureaux ; l’imbécile y a apposé son plus beau paraphe, sans même s’inquiéter de ce qui y était écrit ; et, pour rien au monde, il ne consentirait à se croire responsable des accidents qui viennent d’arriver. Encore moins pourra-t-on en rendre responsable le médecin de la prison, qui a passé en revue les déportés avant leur départ. Celui-là a ponctuellement rempli ses obligations professionnelles ; il a mis à part et fait monter en voiture les prisonniers malades, et, sans doute, il n’a point prévu qu’on ferait marcher le convoi en plein midi, par cette chaleur, en foule compacte. Le directeur ? Le directeur n’a fait, lui aussi, qu’exécuter les ordres de ses chefs ; comme ceux-ci le lui ordonnaient, il a fait partir, à la date fixée, un nombre déterminé de prisonniers : tant d’hommes, tant de femmes. Impossible, également, d’accuser le chef du convoi : on lui a ordonné d’aller chercher des prisonniers dans un certain endroit et de les conduire dans un certain autre : c’est ce qu’il a fait, du mieux qu’il a pu. Il a dirigé le convoi aujourd’hui comme la fois dernière ; et lui non plus ne pouvait guère prévoir que des hommes robustes et valides, comme les deux que j’ai vus, ne supporteraient pas la fatigue et mourraient en chemin. Personne n’est coupable ; et cependant ces infortunés ont été tués, et tués par ces mêmes hommes qui ne sont point coupables de leur mort !

« Et cela provient, — se dit ensuite Nekhludov, — de ce que tous ces hommes, gouverneurs, directeurs, officiers de paix, sergents de ville, tous ils estiment qu’il y