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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/424

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forces. Sous son crâne, rasé par moitié, il avait un petit front énergique qui bombait au-dessus de la racine du nez. Ses lèvres, déjà bleues, souriaient à l’ombre d’une fine moustache, et, sur le côté rasé de sa tête, apparaissait une oreille d’un dessin très pur. L’expression du visage était à la fois calme, austère, et bonne. Et non seulement ce visage montrait quelles possibilités de vie morale avaient été perdues dans cet homme, mais les fines attaches de ses mains et de ses pieds enchaînés, l’harmonie générale et la vigueur des membres, tout cela montrait aussi quelle belle et forte et précieuse créature humaine il avait été. Et voilà qu’on l’avait tué, et non seulement personne ne le regrettait comme homme, mais personne ne regrettait même un aussi admirable instrument de travail, vainement perdu ! Car Nekhludov voyait bien, dans les yeux des sergents de ville qui l’accompagnaient, que l’unique sentiment provoqué en eux par cette mort était l’ennui de la fatigue et des tracas qu’elle allait leur valoir.

Il poussa un grand soupir, et poursuivit tristement son chemin vers la gare.


IV


Quand Nekhludov arriva à la gare, tous les prisonniers étaient déjà installés dans des wagons aux fenêtres grillées. Sur le quai se tenaient une vingtaine de personnes venues pour dire adieu à des parents ou à des amis ; elles attendaient qu’on leur permît de s’approcher des wagons.

Les gardiens du convoi couraient en tous sens, d’un air préoccupé. Dans le trajet à travers la ville, cinq prisonniers étaient morts de chaleur : trois avaient succombé en route, et les deux autres étaient morts dans la gare[1]. Mais ce qui préoccupait les gardiens du convoi,

  1. À Moscou, il y a quelques années, cinq prisonniers sont morts de l’excès de la chaleur, dans le trajet entre leur prison et la Gare de Novgorod. (Note de l’auteur.)