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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/418

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lui offrirent leurs services. Nekhludov demanda de l’eau de seltz et s’assit dans le fond de la salle, devant une petite table recouverte d’une nappe graisseuse.

Deux hommes étaient assis à une table voisine, buvant du thé. L’un d’eux était brun et trapu, avec une nuque grasse et couverte de cheveux noirs qui ressemblait à celle d’Ignace Nicéphorovitch. Cette ressemblance fit de nouveau songer Nekhludov à son entretien de la veille et à son désir de revoir encore son beau-frère et sa sœur avant son départ. « Si j’y allais ? — se dit-il. — Mais non, je manquerais le train. Mieux vaut écrire une lettre ! » Il demanda une plume, de l’encre, et du papier, et, tout en buvant à petites gorgées l’eau fraîche et pétillante, il se mit à penser à ce qu’il allait écrire. Mais ses idées se brouillaient, sans qu’il pût arriver à trouver une phrase.

« Chère Natacha, je ne puis te quitter sous la pénible impression de mon entretien d’hier avec Ignace Nicéphorovitch… » — commença-t-il. Mais que dire ensuite ? Demander pardon pour ses paroles de la veille ? Mais ces paroles étaient l’expression de sa pensée, et son beau-frère serait capable de croire qu’il se rétractait. Et puis, vraiment, cette façon de se mêler de ses affaires ! Non, impossible d’écrire ! Et, sentant une fois de plus se raviver sa haine pour cet étranger, incapable de le comprendre, Nekhludov mit dans sa poche la lettre commencée, paya, et remonta dans le fiacre pour rejoindre le convoi.

La chaleur était si atroce que les pavés et les murs des maisons semblaient exhaler un souffle torride. En mettant la main sur le rebord verni de la voiture, Nekhludov ressentit une réelle impression de brûlure.

Le cheval se traînait d’un pas lourd sur le pavé poussiéreux ; le cocher somnolait ; et Nekhludov lui-même, assommé par la chaleur, regardait devant lui sans penser à rien. À un tournant de rue, en face d’une porte cochère, il aperçut soudain un groupe d’hommes debout, parmi lesquels se trouvait un des soldats du convoi, le fusil au bras. Il fit signe au cocher de s’arrêter.