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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/406

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nous, les propriétaires, nous le volons en exploitant pour notre profit ce qui devrait être la propriété commune. Et quand, ensuite, cet homme prend dans nos forêts quelques branches de bois mort pour allumer son feu, nous le mettons en prison et nous lui faisons croire qu’il est un voleur.

— Je ne vous comprends pas, ou plutôt, si je vous comprends, j’ai le regret de ne pouvoir pas être d’accord avec vous ! La terre doit forcément appartenir à un maître. Si vous la partagez aujourd’hui en parties égales, demain elle reviendra de nouveau aux plus laborieux et aux mieux doués…

— Mais aussi personne ne vous parle de partager la terre en parties égales ! La terre ne doit appartenir à personne, elle ne doit pas être un objet de vente et d’achat.

— Le droit de propriété est naturel à l’homme. Sans lui, personne n’aurait de goût à cultiver la terre. Supprimez le droit de propriété, et nous retournons aussitôt à l’état sauvage ! — dit avec autorité Ignace Nicéphorovitch.

— C’est absolument le contraire qui est vrai ! Alors seulement la terre cessera d’être inutile, comme elle l’est maintenant.

— Écoutez, Dimitri Ivanovitch, ce que vous dites est tout à fait insensé. Est-ce que c’est chose possible, à notre époque, de supprimer le droit de propriété ? Je sais que, depuis très longtemps, vous avez ce dada ! Mais, permettez-moi de vous le dire franchement…

Le visage d’Ignace Nicéphorovitch, soudain, avait pâli, et sa voix s’était mise à trembler. Évidemment cette question, au contraire des précédentes, le touchait de près.

— Je vous conseillerais, en toute sincérité, de réfléchir encore un peu à cette affaire avant de mettre en pratique vos idées là-dessus !

— Vous voulez parler de mon affaire personnelle ?

— Oui, j’estime que nous tous, qui occupons une certaine situation, nous devons admettre la responsabilité qui résulte pour nous de cette situation. Nous devons