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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/403

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un tel mariage ne peut pas la rendre heureuse : elle ne peut pas le souhaiter.

— Aussi, ne le souhaite-t-elle pas !

— Mais enfin… la vie…

— Eh bien ?

— La vie exige autre chose.

— La vie n’exige rien, sinon que nous fassions notre devoir ! — répondit Nekhludov, en considérant le beau visage de sa sœur où les années commençaient à tracer des rides autour des yeux et de la bouche.

— Je ne te comprends pas ! — fit-elle.

« La pauvre chérie, comme elle a changé ! » songeait Nekhludov ; et mille souvenirs d’enfance lui revenaient à l’esprit, et un grand flot de tendresse lui inondait le cœur.

C’est à ce moment qu’il vit sortir de la pièce voisine, portant comme toujours la tête haute et la poitrine en avant, son beau-frère Ignace Nicéphorovitch. Le gros homme souriait complaisamment ; et Nekhludov voyait luire à la fois les verres de son lorgnon, son crâne chauve, et sa barbe noire. — Comme je suis heureux de vous voir ! — s’écria-t-il d’un ton affecté. Il avait d’abord essayé de tutoyer son beau-frère, mais, devant le peu de succès de sa tentative, s’était trouvé forcé de revenir au « vous ».

Les deux hommes se serrèrent la main, et Ignace Nicéphorovitch se laissa doucement tomber sur une chaise.

— Je n’interromps pas votre entretien ?

— Pas du tout ! — je ne cache à personne ce que je dis ni ce que je fais !

Dès que Nekhludov avait revu ce visage vulgaire, ces mains poilues, dès qu’il avait entendu ce ton de voix suffisant et protecteur, son sentiment d’universelle douceur s’en était allé d’un seul coup.

— Oui, nous parlons de son projet, — dit Nathalie. — Veux-tu du thé ?

— Je veux bien, avec plaisir ! Et de quel projet s’agit-il ?

— De mon projet d’aller en Sibérie, en compagnie