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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/401

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sur sa décision. Ignace Nicéphorovitch Ragojinski disait que cette décision de Nekhludov était le comble de l’illégalité, de la légèreté, et aussi de la vanité, car elle ne pouvait s’expliquer que par une véritable manie de se singulariser et d’attirer sur soi l’attention du monde.

— Quel sens y a-t-il à donner des terres aux paysans en les forçant à payer pour eux-mêmes ? — répétait-il. — Si Dimitri tenait absolument à se débarrasser de ses terres, il pouvait les vendre par l’entremise de la Banque des Paysans. Cela, du moins, aurait eu un sens ! Mais, au reste, l’ensemble de sa conduite dénote un état d’esprit anormal ! — ajoutait le gros finaud, se plaisant déjà à entrevoir la possibilité d’une interdiction, qui lui aurait livré la tutelle des biens de son beau-frère.


II


Ayant trouvé sur sa table le billet de sa sœur, Nekhludov s’empressa de se rendre chez elle. Elle était seule, dans une grande pièce servant de salon ; son mari faisait la sieste dans la chambre à coucher. Nathalie Ivanovna était vêtue d’une robe de soie noire serrée à la taille, avec un ruban rouge autour du col ; ses cheveux noirs, relevés, étaient coiffés à la dernière mode. On voyait qu’elle faisait tout au monde pour se rajeunir et pour plaire ainsi à son mari.

En apercevant son frère, elle courut à sa rencontre, d’un pas rapide qui faisait siffler sa jupe de soie. Le frère et la sœur s’embrassèrent, puis, en souriant, se regardèrent dans les yeux. Ce mystérieux échange de regards se fit entre eux, où les âmes se laissent voir dans toute leur vérité ; mais, dès l’instant suivant, à cet échange de regards succéda un échange de paroles, où déjà la vérité ne se retrouvait plus.

Nekhludov n’avait plus revu sa sœur depuis la mort de sa mère.

— Tu as engraissé et rajeuni ! — lui dit-il.