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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/399

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naissance ; mais sa platitude naturelle, son esprit d’intrigue, et surtout le don qu’il avait de plaire aux femmes, lui avaient permis de faire, dans la magistrature, une assez brillante carrière. Il avait déjà près de quarante ans lorsque, à l’étranger, il avait fait la connaissance de Nekhludov, était parvenu à se faire aimer de Nathalie, et s’était marié avec elle, presque contre le consentement de la mère, qui regardait ce mariage comme une mésalliance.

Nekhludov, bien qu’il essayât de se dissimuler à soi-même ce sentiment, détestait son beau-frère. Il le détestait pour la vulgarité de son âme, pour son étroitesse d’esprit et sa suffisance ; mais, plus encore, il détestait en lui le fait que sa sœur eût pu se prendre d’un amour aussi égoïste pour cette basse nature, et que cet amour eût pu étouffer tout ce qu’il y avait en elle de noble et de beau. Jamais Nekhludov ne pouvait se rappeler sans souffrir que Natacha était devenue la femme de ce gros homme au crâne luisant. Les enfants même qu’elle en avait eus, il ne pouvait se contraindre à les aimer tout à fait. Et toutes les fois qu’il apprenait que de nouveau elle était enceinte, il avait malgré lui l’impression que de nouveau elle s’était contaminée de quelque vilaine maladie, au contact de cet homme qui le dégoûtait.

Cette fois-là, les Ragojinski étaient venus en ville sans leurs enfants. Lorsqu’ils se furent installés dans les meilleures chambres du meilleur hôtel, Nathalie Ivanovna sortit et se fît conduire dans l’ancienne maison de sa mère ; puis, n’y ayant pas trouvé Dimitri, et ayant appris d’Agrippine Petrovna que Dimitri n’y demeurait plus, elle se rendit aussitôt à l’auberge où il s’était logé. Mais là non plus elle ne put le trouver. Un domestique crasseux, venant au-devant d’elle dans un lugubre corridor, éclairé au gaz toute la journée, lui déclara que « le prince » n’était pas chez lui.

Nathalie Ivanovna dit au domestique qu’elle était la sœur de Nekhludov et lui demanda de la laisser entrer dans l’appartement qu’il occupait, pour lui écrire un mot.