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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/374

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comme une réponse à ces pensées, la fine et délicieuse figure de Mariette. Il l’entendait lui dire en soupirant : « Dieu sait quand nous nous reverrons ! » Et il revoyait son sourire, il le revoyait si nettement, si vivement que lui-même, dans la nuit, se surprenait à sourire. Et il se demandait, malgré lui, s’il avait eu raison de s’engager à partir pour la Sibérie, s’il avait eu raison de se priver de toute sa fortune.

Il se le demandait ; et les réponses qui lui venaient à l’esprit, dans cette claire nuit de Pétersbourg, étaient étrangement vagues et confuses. Tout s’embrouillait dans sa tête. Il évoquait ses anciens sentiments, ressuscitait devant lui ses anciennes pensées : mais ces sentiments, ces pensées, avaient perdu sur lui leur ancien pouvoir.

— « Je me suis encore forgé là des rêves avec lesquels je ne pourrai pas vivre ! » — songeait-il. Et, se sentant pressé de questions auxquelles il n’était pas en état de répondre, il éprouvait une impression de tristesse et de découragement telle que depuis longtemps il n’en avait pas éprouvé. Et quand, à l’aube, il put enfin s’endormir, ce fut de ce lourd et lugubre sommeil dont, jadis, il s’endormait après des nuits passées à jouer aux cartes.


II


Le premier sentiment de Nekhludov, quand il se réveilla le lendemain matin, fut une vague impression d’avoir, la veille, commis quelque vilaine action.

Il rassembla ses souvenirs : non, de vilaine action il n’en avait point commis, mais il avait eu de vilaines pensées, ce qui, à ses yeux, était pire encore. Et Nekhludov se demanda avec effroi comment il avait pu, même pour quelques instants, prêter l’oreille à de telles pensées. Si nouveau, si pénible que lui fût ce qu’il avait résolu de faire, il savait que la vie qui en résulterait était désormais la seule possible pour lui ; et si facile