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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/373

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jours en moi un ver rongeur, et je suis forcée de faire un effort pour le recouvrir de terre.

— Il ne faut pas le recouvrir ! Il faut croire à cette voix qui parle en vous ! — dit Nekhludov, complètement subjugué.

Bien souvent, dans la suite, Nekhludov se rappela avec honte tout cet entretien ; bien souvent il souffrit en revoyant l’air de respectueuse attention avec lequel Mariette l’avait écouté, quand il lui avait ensuite raconté ses visites dans la prison et ses impressions au contact des paysans.

Lorsque la comtesse revint au salon, Mariette et Nekhludov causaient comme des amis intimes, seuls à se comprendre l’un l’autre parmi une foule étrangère ou hostile.

Ils s’entretenaient de l’injustice des puissants, des souffrances des faibles, de la misère du peuple ; mais, en réalité, leurs yeux, sous le murmure des paroles, ne cessaient de s’entretenir d’un tout autre sujet. « Pourras-tu m’aimer ? » demandaient les yeux de Mariette. « Je le pourrai ! » répondaient les yeux du jeune homme. Et, tout au long des nobles pensées qu’exprimaient leurs lèvres, le désir physique les attirait l’un vers l’autre.

Mariette, avant de partir, dit encore à Nekhludov combien elle aurait toujours de plaisir à le servir dans ses projets : elle lui demanda de venir, sans faute, la voir dans sa loge au théâtre, le lendemain soir, lui assurant qu’elle aurait à lui parler « d’une affaire des plus importantes ».

— Qui sait, ensuite, quand nous nous reverrons ! — dit-elle en soupirant, et en baissant les yeux sur sa main couverte de bagues. — C’est entendu, n’est-ce pas, vous viendrez ?

Nekhludov promit qu’il viendrait.

Cette nuit-là, Nekhludov resta très longtemps sur son lit sans pouvoir s’endormir. Toutes les fois qu’il se rappelait la Maslova, et le rejet de son pourvoi, et son projet de la suivre partout, et la façon dont il avait renoncé à ses terres, il voyait se dresser devant lui,