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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/325

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IV


Cependant la Maslova était rentrée dans la salle où elle travaillait, une petite salle avec huit lits d’enfants. Sur l’ordre de la religieuse, elle s’était mise à faire les lits. Tout à coup, ayant trop levé les bras et s’étant trop penchée en arrière, elle fit un faux pas et faillit tomber. Un petit garçon convalescent, assis sur l’un des lits, avec la tête bandée, remarqua son mouvement et éclata de rire : sur quoi la Maslova, impuissante à se retenir davantage, partit, elle aussi, d’un éclat de rire, et si joyeux, si contagieux, que tous les autres enfants y joignirent le leur. La religieuse crut devoir se fâcher.

— Qu’as-tu à rire ainsi ? — dit-elle à la Maslova, — Te crois-tu encore là-bas, d’où tu viens ? Va à la cuisine chercher les portions !

La Maslova cessa de rire, et alla où on l’envoyait. Mais les dures paroles de l’infirmière n’avaient pu, elles-mêmes, réprimer l’élan de sa joie. Plusieurs fois dans la suite de la journée, se trouvant seule, elle tira de l’enveloppe la photographie que lui avait apportée Nekhludov et y jeta un rapide coup d’œil. Et quand enfin, le soir, après l’appel, elle put rentrer dans la petite chambre où elle couchait avec une autre détenue, elle saisit la photographie et la considéra longuement, s’arrêtant aux moindres détails des visages, des vêtements, des marches du perron. Elle trouvait à cette photographie fanée et jaunie un charme extraordinaire : mais en particulier elle se plaisait à y voir sa propre image, l’image de sa jeune et fraîche figure d’alors, avec des boucles de ses cheveux flottant sur son front. Elle était si profondément plongée dans sa contemplation, qu’elle ne s’aperçut pas même du moment où sa compagne entra dans la chambre.

— Qu’est-ce que tu regardes là ? C’est lui qui t’a donné