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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/31

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— Un homme de génie ! — proclamait-il en parlant de l’avocat.

On l’écoutait avec attention ; et quelques-uns des jurés essayaient de placer leur mot, mais il les interrompait aussitôt, comme si lui seul savait au juste ce qui en était.

Nekhludov, qui cependant était arrivé en retard au Palais de Justice, eut encore à rester très longtemps dans la salle des jurés. Un des membres du tribunal n’était pas arrivé, et on l’attendait pour ouvrir la séance.


II


Le président de la cour d’assises, au contraire, était arrivé au Palais de très bonne heure. Ce président était un homme grand et gros avec de longs favoris grisonnants. Il était marié, mais menait une vie très dissipée, et sa femme faisait comme lui : ils avaient pour principe de ne pas se gêner l’un l’autre. Le matin même de ce jour-là, le président avait reçu un billet d’une gouvernante suisse qui avait autrefois demeuré chez lui, et qui, passant par la ville pour se rendre à Pétersbourg, lui écrivait qu’elle l’attendrait, entre trois et six heures, à l’Hôtel d’Italie. Aussi avait-il hâte de commencer et de finir le plus vite possible la séance du jour, afin de pouvoir rejoindre à six heures cette rousse Clara, avec qui il avait entamé un roman l’été précédent.

Étant entré dans son cabinet, il ferma la porte au verrou, prit dans le tiroir inférieur d’une armoire deux haltères, et exécuta vingt mouvements en avant, en arrière, sur le côté, en haut et en bas ; après quoi, trois fois de suite, il ploya légèrement les genoux en élevant les haltères au-dessus de sa tête.

« Rien ne donne du ressort comme l’hydrothérapie et la gymnastique », songeait-il en pinçant de sa main gauche, où brillait un anneau d’or, le biceps saillant de son bras droit. Il s’apprêtait à faire encore le moulinet, —