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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/293

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timent de tristesse qu’il s’en retourna vers le bureau de l’économe.

Celui-ci, venant à sa rencontre avec son éternel sourire, lui annonça que les paysans se rassembleraient à la tombée du soir. Nekhludov, en attendant, alla se promener dans le jardin, par les vieux sentiers que l’herbe avait envahis, et que jonchaient les fleurs blanches et roses des pommiers. Il marchait, et toujours reparaissait devant lui le souvenir de ce qu’il avait vu. Et il songeait, tristement :

« Ces malheureux périssent, faute d’avoir de la terre qui puisse les nourrir, cette terre sans laquelle personne ne peut vivre, cette terre qu’eux-mêmes cultivent pour que d’autres en vendent le produit à l’étranger et s’achètent, en échange, des pelisses, des cannes, des calèches, des bronzes, etc. Quand des chevaux, enfermés dans un pré, ont mangé toute l’herbe qui s’y trouvait, ils maigrissent, et ils meurent de faim si on ne leur donne pas la possibilité de profiter de l’herbe qui se trouve dans le pré voisin : de même il en est de ces malheureux. Et ils meurent sans même s’en apercevoir, accoutumés qu’ils sont à une organisation qui a précisément pour objet de les faire mourir : une organisation qui compte parmi ses principaux éléments le meurtre des enfants, le surmenage des femmes, l’insuffisance de nourriture pour les jeunes et les vieux. Ainsi, peu à peu, ils en viennent à perdre tout à fait de vue le mal qui pèse sur eux. Et alors nous, les auteurs de ce mal, nous en venons à le considérer comme naturel et nécessaire : de sorte que, dans nos facultés, dans nos administrations, et dans nos journaux, nous dissertons à loisir sur les causes de la misère des paysans et sur les divers moyens d’y remédier, tandis que nous laissons subsister, sans y faire jamais la moindre allusion, l’unique cause de cette misère, en continuant à priver les paysans de la terre dont ils ont besoin. »

Tout cela était maintenant si clair pour Nekhludov que, de plus en plus, il s’étonnait d’avoir pu longtemps ne pas le comprendre. Il comprenait avec une évidence