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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/285

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— Misérable ! Et pourquoi ? — fit Nekhludov en s’approchant de la porte.

— Ah ! une triste vie !

Le vieillard, tout en parlant, refoulait Nekhludov à l’intérieur de la cour.

— Vois-tu, j’ai douze personnes dans ma maison ! — poursuivait-il. Et il montrait du doigt deux femmes qui, les manches de leurs chemises retroussées, les jupes relevées jusqu’au-dessus des genoux, se tenaient debout, des fourches en main, sur ce qui restait du tas de fumier.

— Tous les mois, il me faut acheter six livres de farine : et où les prendre ?

— Mais n’as-tu pas ta farine à toi ?

— Ma farine à moi ? — s’écria le vieillard avec un sourire dédaigneux. — Ce que j’ai de terre suffit tout juste pour trois personnes ! À Noël, toute la provision est épuisée !

— Mais alors, comment faites-vous ?

— Il faut bien s’arranger ! Voilà : un de mes fils est en service ; et puis nous empruntons chez Votre Excellence. Si au moins on avait de quoi payer les impôts !

— Combien, les impôts ?

— Dix-sept roubles, rien que pour nous seuls ! Ah ! mon Dieu, je me demande comment je m’en tirerai !

— Ne pourrais-je pas entrer dans ta maison ? — demanda Nekhludov en s’avançant dans la cour, le long du tas de fumier dont la forte odeur lui remplissait les narines.

— Mais sans doute ! — répondit le vieillard.

Puis, d’un mouvement rapide de ses pieds nus, il devança Nekhludov et lui ouvrit la porte de la maison.

Les deux femmes, tout en rajustant leurs fichus sur leurs têtes et en abaissant leurs jupes, regardaient avec une certaine frayeur cet élégant barine, si propre, avec ses boutons de manchettes dorés, et qui faisait mine de vouloir entrer dans leur maison !

Dans la maison, Nekhludov traversa un petit corridor et arriva à l’isba, étroite et sombre, imprégnée d’une