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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/273

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resté si longtemps sans comprendre ce qu’il y avait d’anormal dans un tel état de choses. Le gérant, de son côté, lui démontrait complaisamment les inconvénients et les dangers du projet qu’il avait formé. Il lui disait qu’on serait forcé de donner pour rien tout le matériel de la ferme, dont personne n’offrirait le quart de sa valeur ; il lui affirmait que les paysans gâcheraient la terre, sans profit pour eux-mêmes ni pour les autres. Mais Nekhludov n’en restait que plus convaincu de la beauté de l’acte qu’il allait accomplir en cédant ses terres aux paysans et en se privant de la plus grande partie de son revenu. Aussi décida-t-il de terminer l’affaire immédiatement, avant de repartir. De la vente des semailles, des bêtes et de tout le matériel, il en chargea le gérant, qui eut ordre de l’informer au fur et à mesure. Mais il pria le gérant de rassembler tout de suite, dès le lendemain, les paysans de Kouzminskoïe et des villages voisins, afin qu’il pût leur faire part lui-même de sa résolution, et s’entendre avec eux sur le prix du bail.

Enchanté de l’énergie avec laquelle il avait résisté aux arguments du gérant, et de l’abnégation qu’il mettait à son sacrifice en faveur des paysans, Nekhludov sortit du bureau et alla se promener autour de la maison. Il longea les parterres où l’on avait cessé d’entretenir des fleurs ; il traversa le tennis, envahi par les ronces et la chicorée sauvage ; il s’enfonça dans l’allée de tilleuls où, jadis, il avait l’habitude d’aller fumer son cigare, et où, trois ans auparavant, il avait eu un petit roman de coquetterie avec la jolie Mme Kirimov, en visite chez sa mère. Ainsi se passèrent les dernières heures du jour. Quand il eut arrêté le plan du discours qu’il se proposait d’adresser le lendemain aux paysans, il rentra, prit le thé avec le gérant, acheva de régler avec lui les apprêts de la liquidation de sa propriété et enfin, tout à fait tranquille, satisfait, et fier de lui-même, il monta, pour la nuit, dans la chambre à coucher qu’on lui avait destinée, une chambre toujours réservée aux hôtes de passage.