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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/24

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logiques de Spencer et d’Henry George, non seulement il avait pensé, proclamé et écrit que la terre ne pouvait pas être un objet de propriété individuelle, mais qu’il avait même donné aux paysans un petit bien qui lui venait de son père, afin de conformer ses actes à ses principes. Et, maintenant que la mort de sa mère avait fait de lui un grand propriétaire, il avait à choisir entre deux partis : ou bien il pouvait renoncer à tous ses domaines, comme il avait fait dix ans auparavant pour les deux cents hectares qui lui venaient de son père ; ou bien, en prenant possession de ses domaines, il pouvait, d’une façon tacite mais formelle, reconnaître pour faux et mensongers les principes qu’il avait autrefois soutenus.

Le premier de ces deux partis était, pour lui, impossible en fait, car ses domaines constituaient toute sa fortune. De reprendre du service, il n’en avait pas le courage ; et il était trop accoutumé à sa vie d’oisiveté et de luxe pour pouvoir songer à y renoncer. Et puis, le sacrifice aurait été inutile, car Nekhludov ne se sentait plus ni la force de conviction ni la résolution qu’il avait eues dans sa jeunesse.

Mais le second parti, celui qui consistait à renier formellement des principes désintéressés, généreux, dont il s’était souvent enorgueilli, ce parti lui était désagréable.

Et c’est pour cela que la lettre de son intendant lui était désagréable.


II


Quand il eut achevé son déjeuner, Nekhludov passa dans son cabinet. Il voulait voir, dans la lettre d’avis officielle, à quelle heure il devrait être au Palais de Justice, et il avait aussi à répondre à la princesse Korchaguine. Il traversa, pour se rendre dans son cabinet, son atelier, où se dressait sur un chevalet un tableau commencé, et où des études diverses pendaient aux murs. La vue de