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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/226

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C’était maintenant seulement que, pour la première fois, il se rendait compte de l’étendue de sa faute. S’il n’avait pas essayé de racheter sa faute, de la réparer, jamais il n’en aurait senti toute l’étendue ; et elle non plus, Katucha, jamais elle n’aurait senti l’immensité du mal qu’il lui avait fait ! Pour la première fois tout cela venait au jour, dans son horreur.

Jusque-là, Nekhludov s’était amusé à s’attendrir sur lui-même ; son expiation lui était apparue comme un jeu ; mais à présent il éprouvait une véritable épouvante. Abandonner cette femme, c’était désormais pour lui chose impossible ; mais ce qui pourrait sortir de ses relations avec elle, il ne parvenait pas à l’imaginer.

Devant la porte de la prison, il vit s’approcher de lui un gardien, un homme de mine sournoise et déplaisante, avec un type juif très marqué. Mystérieusement, le gardien lui glissa un papier dans la main.

— Voici pour Votre Excellence ! — murmura-t-il. — C’est une lettre d’une certaine personne…

— De quelle personne ?

— Que Votre Excellence prenne la peine de lire, elle verra ! Une prisonnière de la section de politique. C’est moi qui les garde. Alors voilà, elle m’a prié… c’est défendu, mais par humanité… ajouta le gardien d’un ton hypocrite.

Un peu surpris de voir un gardien se charger d’une pareille commission, Nekhludov mit le papier dans sa poche et, dès qu’il fut sorti de la prison, il s’empressa de le lire. On y avait écrit au crayon, à la hâte, les mots suivants :

« Ayant appris que vous venez dans la prison et que vous portez intérêt à une détenue de la section criminelle, je désirerais vivement m’entretenir avec vous. Demandez l’autorisation de me voir. On vous l’accordera, et je vous dirai bien des choses importantes et pour votre protégée et pour notre groupe. Votre reconnaissante : Véra Bogodouchovska. »

« Bogodouchovska ! Où ai-je déjà entendu ce nom-là ! » se demanda Nekhludov, encore tout remué du souvenir