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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/223

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Elle ne cessait pas de lui sourire, et penchait la tête tantôt d’un côté, tantôt de l’autre.

— Je vous ai dit que j’étais venu vous prier de me pardonner, — dit-il.

— Mais oui, c’est parfait. Il n’y a rien à pardonner ! Vous feriez mieux…

— J’ai encore à vous dire, — poursuivit Nekhludov — que je veux réparer ma faute, et la réparer non par des paroles, mais par des actes…… Je suis résolu à me marier avec vous !

À ces mots, le visage de la Maslova prit de nouveau une expression de frayeur. Ses yeux cessèrent de loucher et se fixèrent avec sévérité sur ceux de Nekhludov.

— Il ne manquait plus que cela ! — dit-elle d’un ton mauvais.

— J’ai le sentiment que, devant Dieu, je dois le faire !

— Et le voilà encore qui parle de Dieu, par-dessus le marché ! Dieu ? Quel Dieu ? Vous auriez mieux fait de penser à Dieu autrefois, le jour où…

Et elle s’arrêta, la bouche ouverte.

Nekhludov sentit alors, pour la première fois, la forte odeur d’eau-de-vie qui s’exhalait de sa bouche ; et il comprit la cause de son animation.

— Calme-toi ! — dit-il.

— Je n’ai pas besoin de me calmer ! Tu crois que je suis ivre ? Eh bien ! oui, je suis ivre, mais je sais ce que je dis ! — répliqua-t-elle d’un seul trait, et tout son sang lui monta au visage. — Moi, je suis une fille publique, une condamnée au bagne, et vous un seigneur, un prince. Vous n’avez rien à faire avec moi. Va-t’en rejoindre tes princesses !

— Si cruellement que tu me parles, tes paroles ne sont rien auprès de ce que je sens moi-même, — répondit tout bas Nekhludov, en tremblant ; — tu ne peux pas te figurer à quel point j’ai conscience de ma faute envers toi !

— Conscience de ta faute ! — reprit-elle avec un rire méchant. — Tu n’en avais pas conscience, quand tu m’as glissé ces cent roubles !