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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/220

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— Le manque de fortune, la famille…

Il s’arrêta un instant, puis reprit :

— Et ce n’est pas tout. Car enfin, dans la mesure de mes forces, je fais tout de même ce que je peux pour adoucir le sort des prisonniers, et sur certains points j’y parviens ; tandis qu’un autre, à ma place, aurait une tout autre façon de les traiter. Croyez-vous que ce soit peu de chose d’avoir à diriger près de deux mille personnes, et des personnes de cette espèce ? Il faut savoir comment les prendre. Ce sont des hommes, on ne peut s’empêcher de les plaindre. Mais si on les gâte, tout est perdu.

Et le directeur se mit à raconter une aventure récente : une lutte entre deux prisonniers, qui avait fini par la mort de l’un d’eux.

Son récit fut interrompu par l’entrée de la Maslova, en compagnie d’un gardien.

Nekhludov la vit dès le seuil, avant qu’elle-même s’aperçût de la présence du directeur. Son visage était rouge et enflammé. Elle marchait vivement derrière le gardien, sans cesser de sourire et de secouer la tête. En apercevant le directeur, elle s’arrêta un instant devant lui, d’un air effrayé, mais, aussitôt après, elle se tourna gaîment vers Nekhludov :

— Bonjour ! — lui dit-elle toute souriante ; et, au lieu de toucher simplement sa main, comme l’autre fois, elle la lui serra avec force.

— Je vous ai apporté à signer votre pourvoi en cassation ! — dit Nekhludov, étonné de la voir si animée. — C’est l’avocat qui a rédigé le pourvoi : vous n’avez qu’à le signer, et nous l’enverrons à Pétersbourg.

— Eh bien ! nous allons signer cela ! Rien de plus simple. Elle continuait à sourire, et un de ses yeux louchait plus qu’à l’ordinaire.

Nekhludov tira de sa poche la feuille de papier et s’approcha de la table.

— Est-ce qu’on peut signer cela ici ? — demanda-t-il au directeur.

— Allons, assieds-toi là ! — dit le directeur à la Maslova. — Voici une plume et de l’encre. Sais-tu écrire ?