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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/22

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consentît. Et elle, loin d’y consentir, elle lui disait que, s’il l’abandonnait après qu’elle lui avait tout sacrifié, elle ne manquerait pas de se tuer aussitôt.

Il y avait précisément dans le courrier de Nekhludov, ce matin-là, une lettre du mari de sa maîtresse ; le prince reconnut l’écriture et le cachet. Il rougit et éprouva cette sorte de sursaut d’énergie qu’il éprouvait toujours à l’approche du danger. Mais son émotion s’apaisa dès qu’il eut ouvert la lettre. Le mari de Marie Vassilievna, maréchal de la noblesse du district où se trouvaient les principaux domaines de la famille de Nekhludov, écrivait au prince pour lui annoncer qu’une session extraordinaire du conseil qu’il présidait s’ouvrirait à la fin de mai et pour le prier de venir, sans faute, y assister et lui donner un « coup d’épaule » ; car on allait discuter deux questions des plus graves, la question des écoles et la question des chemins vicinaux, et sur toutes les deux on pouvait s’attendre à une vive opposition du parti réactionnaire.

Ce maréchal de la noblesse était, en effet, un libéral : avec quelques autres libéraux de la même nuance, il luttait contre la réaction, qui tendait à se renforcer ; et cette lutte l’accaparait tout entier, de sorte qu’il n’avait même pas le temps de s’apercevoir que sa femme le trompait.

Nekhludov se rappela les angoisses qu’il avait eu à subir si souvent déjà ; il se rappela comment, un jour, ayant imaginé que le mari avait tout découvert, il s’était préparé à un duel avec lui, ou il avait eu l’intention de tirer en l’air ; il revit la terrible scène qu’il avait eue avec sa maîtresse, le jour où celle-ci, désespérée, s’était élancée dans le jardin et avait couru vers l’étang pour se noyer.

« Je ne puis y aller en ce moment, ni rien entreprendre avant qu’elle m’ait répondu », songeait-il. Huit jours auparavant, il avait écrit à sa maîtresse une lettre décisive, où il se reconnaissait coupable, se déclarait prêt à tout pour racheter sa faute, mais terminait en disant que, pour le bien de la jeune femme, leurs relations devaient cesser à jamais. C’est à cette lettre qu’il atten-