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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/205

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dant elle aurait perdu, à ses propres yeux, l’importance qu’elle s’attribuait. Et c’est pour ne pas perdre cette conception de la vie qu’instinctivement elle s’accrochait au cercle des personnes qui concevaient la vie de la même façon. De là venait aussi le soin qu’elle mettait à chasser de son cœur les souvenirs de sa première jeunesse, qui ne concordaient pas avec sa conception présente de la vie ; et sans doute elle n’était point parvenue à les chasser tout à fait : mais, dans le recoin de son cœur où elle les avait refoulés, elle les avait effacés, murés de son mieux, comme les abeilles bouchent l’entrée des nids de certains insectes qu’elles savent capables de détruire leur ruche. Et c’est pour cela qu’en Nekhludov, dès qu’elle l’avait revu, elle s’était refusée à voir l’homme jadis aimé par elle d’un amour innocent et chaste ; et c’est pour cela qu’elle n’avait voulu voir en lui qu’un « client » riche, un homme dont elle avait le droit et le devoir de tirer profit, et avec lequel elle avait à entretenir des relations du même genre qu’avec les autres hommes de sa « clientèle ».

« Non, je n’ai pas pu lui dire aujourd’hui ce que j’avais à lui dire de plus important ! Je n’ai rien pu lui dire ! » songeait Nekhludov en sortant du parloir avec la foule des visiteurs. « Mais, la prochaine fois, je lui dirai tout ! »

Dans la grande salle, les deux gardiens comptaient de nouveau les passants, afin que pas un prisonnier ne sortît et que pas un visiteur ne restât dans la prison. Et de nouveau on rudoya Nekhludov, on le frappa sur l’épaule ; mais il ne pensa même pas à s’en apercevoir.