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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/204

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sens primitif du bien et du mal, afin de justifier leur situation à leurs propres yeux. Nous ne nous en apercevons pas, nous ne pensons pas à nous en étonner : et cela simplement parce que le cercle des personnes ayant cette conception pervertie est grand, et parce que nous-mêmes en faisons partie.

C’est une conception de ce genre que s’était faite la Maslova et de la vie en général, et de son propre rôle en particulier. Prostituée du plus bas degré, condamnée aux travaux forcés, elle ne s’en faisait pas moins une conception de la vie qui lui permettait de justifier sa conduite, et même de s’enorgueillir devant autrui de sa condition.

Cette conception reposait sur l’idée que le principal bonheur de tous les hommes, — tous sans exception, vieux et jeunes, riches et pauvres, instruits et illettrés, — était la possession corporelle de la femme. La Maslova admettait comme une chose certaine que tous les hommes, malgré les autres pensées qu’ils prétendaient avoir en tête, n’avaient en réalité que cette pensée-là. Et comme elle se savait une femme agréable, pouvant satisfaire ou non, à son gré, ce désir des hommes, elle se tenait en même temps pour un personnage infiniment important et nécessaire.

Telle était sa conception de la vie ; et en effet toute son expérience personnelle, passée et présente, était pleinement faite pour la confirmer.

Depuis dix ans, partout où elle avait été, elle avait vu tous les hommes remplis du désir de la posséder. Peut-être y avait-il eu, sur son chemin, des hommes qui n’avaient pas éprouvé ce désir : mais ceux-là, elle ne s’était jamais avisée de les remarquer. Et ainsi le monde entier lui apparaissait comme une réunion d’hommes épris de son corps, infatigables à le désirer, et s’efforçant de le posséder par quelque moyen que ce fût, par la séduction, la violence, la ruse, ou à prix d’argent.

Et à cette conception de la vie la Maslova s’était d’autant plus attachée qu’elle sentait bien qu’en la per-