Ouvrir le menu principal

Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/203

Cette page a été validée par deux contributeurs.


Et ce qui l’étonnait surtout, c’était que la Katucha non seulement n’eût pas honte de son état — de son état de prostituée, car elle avait bien suffisamment honte, au contraire, de son état de prisonnière, — que non seulement elle n’eût pas honte d’être une prostituée, mais qu’elle en parût même heureuse et presque fière.

Or, la chose, en réalité, n’avait rien d’étonnant. Tous en effet, pour pouvoir agir, nous avons besoin de considérer notre mode d’activité comme important et beau : d’où résulte que, quelle que soit la condition d’un être humain, cet être se fait nécessairement de la vie une conception dans laquelle son mode particulier d’activité apparaît comme important et beau.

On s’imagine volontiers que le voleur, le traître, l’assassin, la prostituée rougissent de leur métier, ou, tout au moins, le tiennent pour mauvais. En réalité, rien de tel. Les hommes que leur destinée et leurs fautes ont placés dans une situation déterminée, si immorale qu’elle soit, s’arrangent toujours pour se faire une conception générale de la vie où leur situation particulière puisse leur apparaître comme légitime et considérable. Et, pour confirmer en eux cette exception, ils s’appuient instinctivement sur d’autres hommes qui se trouvent dans la même situation qu’eux, et qui conçoivent de la même façon qu’eux la vie en général et leur place dans cette vie en particulier.

Nous sommes étonnés de voir des voleurs s’enorgueillissant de leur adresse, des prostituées de leur corruption, des meurtriers de leur insensibilité. Mais nous nous en étonnons seulement parce que l’espèce de ces personnes est très restreinte, et parce que leur cercle, leur atmosphère se trouvent en dehors des nôtres. Et nous ne sommes pas surpris, par exemple, de voir des riches s’enorgueillissant de leur richesse, — c’est-à-dire de leur vol ou de leur recel, — ou encore de voir des puissants s’enorgueillissant de leur puissance, c’est-à-dire de leur violence et de leur cruauté. Nous ne nous apercevons pas de la façon dont ces personnes déforment et pervertissent leur conception naturelle de la vie, leur