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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/196

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deviner en lui, à sa mise, un homme riche. Et elle lui sourit.

— Vous êtes venu pour moi ? — demanda-t-elle, collant contre le grillage ses yeux souriants, qui louchaient un peu.

— Oui, j’ai voulu…

Nekhludov s’arrêta, ne sachant pas s’il devait lui dire « vous » ou la tutoyer. Il se décida à employer le « vous ».

— J’ai voulu vous voir… je…

— Tu m’embêtes avec tes histoires ! — criait, près de lui, un visiteur en guenilles. — L’as-tu pris, oui ou non ?

— Tous les jours plus malade ! elle se meurt ! — criait-on de l’autre côté.

La Maslova ne put rien distinguer de ce que lui disait Nekhludov. Mais, à l’expression de son visage, pendant qu’il parlait, elle le reconnut. Ou plutôt elle crut le reconnaître, car dans l’instant d’après elle se dit qu’elle s’était trompée. Le sourire n’en disparut pas moins de ses lèvres, et son front resta serré d’un pli de souffrance.

— On n’entend pas ce que vous dites ! — cria-t-elle en clignant des yeux, tandis que son front se plissait de plus en plus.

— Je suis venu…

« Oui, je fais mon devoir, j’expie ! » songeait Nekhludov.

Et à peine cette pensée lui fut-elle venue que des larmes lui remplirent les yeux et la gorge, et que, s’accrochant des doigts à la grille, il se tut. Il sentait qu’au premier mot il éclaterait en sanglots.

— Aussi vrai que Dieu m’entend, je n’en sais rien ! — criait une prisonnière du fond de la salle.

L’émotion avait donné au visage de Nekhludov une expression que la Maslova reconnut aussitôt. Tous ses doutes s’effacèrent.

— Je ne suis pas bien sûre de vous reconnaître, — crut-elle cependant devoir dire, sans lever les yeux sur lui. Et une rougeur soudaine inonda ses joues, et l’expression de ses traits s’assombrit encore.