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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/192

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chines, où des soldats se promenaient de long en large. Et, d’un côté, se tenaient les prisonniers ; de l’autre, les visiteurs. Ils étaient séparés par deux grillages et par un espace vide de trois archines, de telle sorte que non seulement c’était chose impossible aux visiteurs de rien donner aux prisonniers, mais qu’il leur était même difficile de les voir. Et non moins difficile était de parler d’un groupe à l’autre : on était obligé de crier de toutes ses forces pour se faire entendre. Et comme chacun voulait se faire entendre, et que les voix se couvraient l’une l’autre, chacun se trouvait bientôt contraint à essayer de crier plus fort que les autres. De là provenait l’extraordinaire clameur qui avait frappé Nekhludov en entrant dans la salle.

À distinguer ce qui se disait, on n’y pouvait songer. On pouvait seulement, par les visages, deviner les sujets dont il était question, et les relations qui existaient entre les prisonniers et leurs visiteurs.

Tout près de Nekhludov était une petite vieille, un mouchoir sur la tête, qui, collée contre la grille, criait quelque chose à un jeune homme, un forçat, avec la moitié de la tête rasée : et le jeune homme, fronçant les sourcils, paraissait l’écouter avec une extrême attention. Venait ensuite l’homme en haillons qui, tout à l’heure, avait tant amusé la foule, devant la porte ; il causait avec un ami, faisait de grands gestes, criait et riait. Et, près de lui, Nekhludov vit, assise à terre, une jeune femme proprement vêtue qui, tenant un enfant sur les bras, pleurait et sanglotait, sans même avoir la force de lever les yeux sur le forçat qui se tenait en face d’elle, de l’autre côté de la grille, la tête rasée, les fers aux pieds.

Quand Nekhludov comprit que lui aussi aurait à s’entretenir avec Katucha dans les mêmes conditions, une haine le saisit contre les hommes qui avaient pu inventer et autoriser un tel supplice. Il fut stupéfait de penser qu’une institution aussi affreuse, un affront aussi cruel aux sentiments les plus sacrés, que cela n’eût, avant lui, indigné personne. Et il fut scandalisé de voir que les sol-