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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/188

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CHAPITRE XI


I


Nekhludov, lui aussi, s’était levé de bonne heure. Quand il sortit de chez lui pour se rendre à la prison, tout le monde dans la ville semblait encore dormir. Seul un paysan allait de porte en porte avec sa charrette, en criant d’une voix sourde : « Du lait ! Du lait ! Du lait ! »

La première pluie chaude du printemps était tombée dans la nuit. Partout où les pavés ne l’écrasaient pas, l’herbe verdissait. Les bouleaux, dans les jardins, s’étaient ornés d’un duvet vert ; les merisiers et les peupliers étiraient leurs longues feuilles odorantes. Dans les rues, les portes s’ouvraient paresseusement. Mais sur le marché de friperie, que Nekhludov eut à traverser, il y avait foule déjà. Hommes et femmes, des bottes aux pieds, se pressaient auprès des tentes disposées par rangées, tâtant, mesurant, marchandant les vestes, les gilets, et les pantalons.

Dans les cabarets aussi, il y avait foule déjà. On y voyait entrer des ouvriers en vestes propres et en bottes luisantes, enchantés de pouvoir échapper pour un jour aux fatigues de l’usine ; et plusieurs étaient accompagnés de leurs femmes, avec des fichus de soie voyante sur la tête et des vestes ornées de verroteries. Des sergents de ville en grande tenue, avec des pistolets attachés à leur ceinture par des cordons jaunes, se tenaient immobiles aux coins des rues, attendant quelque désordre qui vînt un peu les distraire de leur ennui. Dans les allées des boulevards et sur le gazon encore humide des pelouses, enfants et chiens couraient, jouaient, pendant que les