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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/168

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en uniforme, le silence, l’appel des jurés, les gendarmes, le portrait, le vieux prêtre, — il eut le sentiment que, même avec la meilleure volonté, il n’aurait pas trouvé la force, la veille, de déranger un ensemble aussi solennel.

Les préparatifs du jugement furent pareils à ceux de la première séance, à cela prés qu’on ne fit point prêter serment aux jurés et que le président leur épargna sa petite allocution préliminaire.

L’affaire jugée ce jour-là se trouvait être un vol avec effraction. L’accusé était un garçon de vingt ans, étroit d’épaules, maigre, jaune, et vêtu d’un sarrau gris. Il restait assis sur le banc des prévenus, entre deux gendarmes, et il toussait sans interruption. Ce garçon avait, avec un camarade, forcé la porte d’une remise, et s’était emparé d’un paquet de balais, valant ensemble trois roubles et demi. L’acte d’accusation racontait que les deux coupables avaient été arrêtés par un agent au moment où ils s’enfuyaient, portant les balais sur leur dos. Tous deux avaient fait aussitôt les aveux les plus complets, et on les avait tous deux gardés en prison. L’un d’eux était mort dans la prison ; et c’est ainsi que l’autre comparaissait seul devant le jury. Les balais figuraient sur la table des pièces à conviction.

Le procès suivit le même cours que celui de la Maslova, avec le même appareil d’interrogatoires, de témoignages, d’expertises et de contre-expertises. L’agent qui avait arrêté l’accusé répondait à toutes les questions du président, du substitut, de l’avocat : « Parfaitement ! » ou : « Je ne sais pas. » Mais, sous ces réponses machinales, et sous son respect de la discipline, on devinait qu’il plaignait l’accusé et n’était pas très fier de sa capture.

Un second témoin, un vieillard à la mine souffrante, était le propriétaire de la maison où s’était commis le vol. Quand on lui demanda s’il reconnaissait ses balais, il mit une mauvaise volonté évidente à les reconnaître. Et quand le substitut lui demanda si les balais lui étaient d’un grand usage, il répondit d’un ton irrité : « Que le diable les emporte, ces maudits balais ! Ils ne me servaient de rien. Je donnerais bien le double de ce qu’ils