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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/159

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cette provocation, abattit brusquement un de ses poings sur les côtes de son adversaire, tandis que, de l’autre main, elle essayait de l’atteindre au visage. La Maslova et la Beauté s’efforcèrent de la retenir, mais elle avait si fortement empoigné les cheveux de la vieille qu’il n’y eut pas moyen de les lui faire lâcher. La Korableva, la tête penchée, tapait au hasard sur le corps de son ennemie, et essayait de la mordre au bras. Toutes les autres femmes de la salle, amassées autour d’elles, s’agitaient et criaient. La phtisique elle-même s’était levée pour voir la bataille, mêlant aux cris de ses compagnes l’aboiement de sa toux. Les enfants pleuraient, en se serrant l’un contre l’autre. Et tel était le vacarme, que la surveillante de la section des femmes ne tarda pas à accourir.

On sépara les deux femmes. La Korableva dénoua sa natte grise pour secouer les poignées de cheveux que son adversaire lui avait arrachées. Celle-ci, de son côté, ramena sur sa poitrine jaune les morceaux de sa chemise déchirée. Et toutes deux se mirent à crier, hurlant des plaintes et des explications.

— Oui, oui, je sais, — dit la surveillante ; — tout cela, c’est l’effet de l’eau-de-vie. Demain matin, je le dirai au directeur : vous verrez comme il vous fera votre affaire. Allons ! qu’on se couche tout de suite ! ou, sans cela, gare à vous ! Tout le monde à sa place, et silence !

Mais le silence n’était pas si facile à obtenir. Longtemps encore les femmes se querellèrent entre elles, chacune racontant à sa façon comment les choses avaient commencé. Enfin la surveillante sortit, et les femmes s’apprêtèrent à se coucher pour la nuit. La vieille bossue vint se placer devant l’icône et se mit à réciter des prières.

— Hein ! croyez-vous ! ces deux gibiers du bagne qui voudraient nous faire la leçon ! — dit tout à coup, de son lit la femme rousse, en élevant la voix pour être entendue de la Maslova et de la Korableva, dont les lits étaient à l’autre extrémité de la salle.

— Toi, prends garde que je ne t’éborgne dès ce soir ! — répondit la Korableva.