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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/157

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qui constituaient, avec elle, l’aristocratie de l’endroit, étant les seules qui eussent parfois de l’argent.

Quelques minutes après, la Maslova se sentait déjà toute agaillardie, et c’est avec beaucoup d’entrain qu’elle raconta à ses deux compagnes tout ce qui lui était arrivé depuis le matin, imitant tour à tour la voix et les gestes du président, du substitut, et des avocats. Elle dit combien elle avait été frappée de l’empressement qu’avaient mis les hommes, toute la journée, à « lui courir après ». Au tribunal, tout le monde l’avait lorgnée, et on était encore venu la regarder, après le jugement, dans la cellule où elle était enfermée.

Elle racontait cela en souriant, avec un mélange d’étonnement et de vanité.

— C’est que c’est comme ça ! — déclara la garde-barrière qui s’était approchée de nouveau ; et elle recommença à discourir, de sa voix chantante. Les hommes, suivant elle, se pressaient autour des femmes « comme les mouches autour du sucre ».

— Ici encore, — l’interrompit en souriant la Maslova, — ici encore la même chose m’est arrivée. Au moment où je rentrais dans la prison, voilà qu’une troupe de prisonniers, arrivant de la gare, me barrent le passage. Et les voilà qui se mettent à me poursuivre avec tant d’insistance que je ne sais que devenir. Heureusement qu’un gardien est venu me délivrer ! Il y en avait un surtout qui était enragé : j’ai dû le frapper pour m’en délivrer !

— Et comment était-il ? — demanda la Beauté.

— Tout noir, la tête rasée, avec de grandes moustaches.

— Bien sûr que ce sera lui !

— Qui ça ?

— Eh bien, Cheglov ! Il vient de passer dans la cour.

— Quel Cheglov ?

— Comment ! tu ne connais pas Cheglov ? Il s’est enfui deux fois déjà des travaux forcés. Et maintenant on l’a rattrapé, mais il se sauvera encore. Les gardiens eux-mêmes ont peur de lui ! — ajouta la Beauté, qui, ayant souvent à faire des écritures pour le bureau, était au