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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/154

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— Je te l’avais toujours dit : choisis-toi un avocat habile ! — reprit la Korableva.

— Et alors, quoi ? La Sibérie ? — ajouta-t-elle.

La Maslova voulut répondre, mais ses larmes l’en empêchèrent. Elle prit sous sa chemise et tendit à la Korableva un petit paquet de cigarettes, sur l’enveloppe duquel était représentée une dame toute rose, avec un haut chignon et les seins découverts. La Korableva regarda l’image, hocha la tête d’un air de désapprobation, comme pour reprocher à la Maslova d’avoir si sottement dépensé son argent ; puis, tirant une cigarette du paquet, elle l’alluma à la bougie de l’icône, en aspira une bouffée, et la rendit à la Maslova, qui, sans s’interrompre de pleurer, se mit à fumer avec avidité.

— Les travaux forcés ! — dit-elle enfin entre deux sanglots.

— Ils ne craignent donc pas Dieu, ces bourreaux maudits ! — s’écria la Korableva. — Elle n’avait rien fait ! Pourquoi la condamner ?

Au même instant, les quatre femmes qui se trouvaient devant l’autre fenêtre partirent d’un gros rire. La fillette riait aussi : on entendait son petit rire frais mêlé aux rudes éclats de ses compagnes. Un des prisonniers, sans doute, venait de faire un geste qui avait provoqué ce redoublement de gaieté ordurière.

— Hein ! Le chien rasé ! Avez-vous vu ce qu’il a fait ? — dit la femme rousse avec un frémissement de tout son gros corps flasque.

— En voilà une peau de tambour ! Il y a bien de quoi rire ! — fit la Korableva en désignant la femme rousse. Puis, se retournant vers la Maslova :

— Et pour combien d’années ?

— Pour quatre ans ! — répondit la Maslova, avec un surcroît de larmes si abondant que la garde-barrière crut devoir de nouveau intervenir pour la consoler.

— Aussi vrai que je le dis, ce sont des brigands ! Et nous qui étions sûres qu’on allait te mettre en liberté ! La petite tante disait : « On va la mettre en liberté ! » Et moi, je répondais : « Mais, ma petite tante, croyez-