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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/134

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ment. Kolossov ne divaguait pas, ne disait pas de sottises ; mais il se trouvait dans un état anormal d’excitation et de contentement de soi-même. En troisième lieu, Nekhludov constatait que la vieille dame, au plus fort de l’entretien, ne cessait pas de jeter des regards inquiets vers la fenêtre, par où entrait à présent un rayon oblique de soleil couchant, qui risquait de laisser voir trop clairement les rides de son visage.

— Comme vous avez raison ! — répondit-elle à une observation de Kolossov, tout en pressant le timbre d’une sonnerie électrique.

Un moment après, le médecin se leva, et, sans rien dire, en familier de la maison, il sortit de la chambre. Et Nekhludov vit que Sophie Vassilievna, tout en continuant l’entretien, le suivait des yeux.

— Philippe, ayez la bonté de baisser ce rideau ! — dit-elle au beau valet de chambre qui était accouru à son coup de sonnette.

— Oui, vous avez raison, il manque de mysticisme ; et sans mysticisme il n’y a pas de poésie, — poursuivit-elle en s’adressant à Kolossov, pendant que ses yeux noirs épiaient les mouvements du valet de chambre occupé à baisser le rideau.

— Le mysticisme et la poésie, n’est-ce pas ? sont nécessaires l’un à l’autre. Le mysticisme sans poésie, c’est de la superstition ; la poésie sans mysticisme, c’est de la prose !

Mais brusquement elle s’interrompit dans sa dissertation :

— Mais non, Philippe ! vous voyez bien que c’est l’autre rideau !

Et elle s’affaissa sur la chaise-longue, comme épuisée de l’effort que lui avaient coûté ces paroles ; puis aussitôt, pour se calmer, portant à sa bouche sa main toute chargée de bagues, elle alluma une cigarette parfumée.

Le robuste et élégant valet inclina légèrement la tête, en signe de repentir. Mais Nekhludov crut apercevoir dans ses yeux un éclair qui ne dura qu’une seconde, et qui signifiait :